La compétence comme fondement de l’autorité?

Selon Michel Serres, membre de l’Académie française et professeur à l’université Stanford, « La seule autorité possible est fondée sur la compétence ». Cet article propose de mettre en perspective ce postulat au regard de l’analyse proposée par l’étude de la transformation en cours dans le champ de la santé dans la conclusion de la thèse soutenue fin 2012 (1) sur le patient formateur et publiée début 2015 (2).

Dans l’article dont il est fait mention, Michel Serres évoque ce qui est présenté comme une crise de l’autorité.

Le terme crise epistémologiquement provient des mots Krisis en Grec, puis crisis en latin. Il signifie à son origine « faire un choix », « prendre une décision », ce que je traduirais par « adopter et assumer un choix, une nouvelle attitude, un nouveau comportement ». Un terme qui dans son interprétation s’oriente plus comme une temporalité plus ou moins prolongée difficile (La crise économique de 2008) que comme le moment ou la décision ouvre à une autre orientation, un terme que nous pourrions interprété comme dévoyé aujourd’hui.

Dans l’explication de son propos Michel Serres identifie la cause de cette situation comme le prolongement d’une profonde mutation des comportements humains suite à l’arrivée et à l’utilisation des nouvelles technologies de l’information. De nouveaux usages sont apparus, des « habitus » (Bourdieu, 1972 (3)) que j’ai décris dans mes précédents travaux concernant les malades (Flora, 2008 (4); Jouet, Flora, Las Vergnas, 2010 (5)) en prolongement du mémoire de recherche sur Internet au service des malades chroniques (Thiery, Flora 2004 (6)).

Il y explique qu’émerge une nouvelle démocratie basée sur les savoirs.

S’il s’agît de la discussion entre différentes catégories d’humain à partir de leur propres savoirs catégorisés, prenant pour cela l’exemple du médecin et du patient, cela rejoint mes différents travaux depuis 2006 qui questionnent dans cette dimension les pistes qui permettraient d’ouvrir de nouvelles voix. C’est même en référence au titre de l’article inspirant ces lignes et repris sous forme de question que se confirme la voix prise à partir de laquelle élaborer de nouvelles bases, c’est à dire la compétence (Flora, 2015 (2) (7)).

C’est en fait dans le cadre d’étude dans le champ spécifique de la santé que je postule à une analyse rejoignant celle de Michel Serres lorsque j’émets l’idée qu’assumer le nouveau paradigme  consisterait en le dialogue entre autorités de savoirs. Un type d’autorité qui prendraient le pas sur les autorités de pouvoir. Non que cette dimension ne disparaisse car ce serait irréalisable, mais qu’elle ne domine pas comme elle a pu le faire jusqu’ici, ouvrant ainsi de nouveaux possibles. Quand cette situation est mise en œuvre comme expérimenté par exemple dans le partenariat de soins tel que développé à partir de l’université de Montréal, la somme est supérieure à la simple addition de l’ensemble. Nous arrivons donc à ce qu’explique Michel Serres dans la petite poucette (2013) (8) quand il exprime l’analyse que la véritable autorité  est celle qui « grandit l’autre ».

C’est cette nouvelle voix qui permettrait de dépasser les limites rencontrées qui se révèlent par les défis actuels. En cela, la conclusion de la thèse terminée en 2012 recèle au delà des éléments jusqu’ici exploités, c’est à dire le référentiel de compétences « patient » comme maillon essentiel du nouveau modèle relationnel du partenariat de soins, un mode d’emploi, qui comme l’ont été la reconnaissance des savoirs expérientiels et l’approche par compétences mobilisées de ces derniers, articulés aux compétences des professionnels de la santé (Cliniciens et gestionnaires), permettrait d’aborder la complexité (Morin, 1977 (9), 1997 (10)).

Cette voix devrait permettre desserrer l’étreinte du biopouvoir (Foucault, 1976 (11)) et autres contraintes qui se sont installées dans nos sociétés depuis le 20ème siècle. Une manière de dépasser cette crise de l’autorité qu’évoque Michel Serres dans l’article qui a inspiré cette réflexion présentée dans ces quelques lignes.

Ainsi, si nous souhaitons aller plus avant vers un nouveau paradigme, le fondement de l’autorité doit être basé sur le savoir qui lui même se mobilise au travers de la compétence, rejoignant ainsi la pensée de Michel Serres qui annonce un nouveau monde en devenir, et en fait déjà là. Il s’agit donc de se positionner dans cette réalité et de l’assumer.

 

Bibliographie

 

(1).  Flora L. (2012).  Le patient formateur : élaboration théorique et pratique d’un nouveau métier de la santé, Thèse de doctorat de sciences sociales, spécialité « Sciences de l’éducation », Université Vincennes Saint Denis – Paris 8, campus Condorcet.

(2). Flora L.(2015).  Le patient formateur : nouveau métier de la santé ? Comment les savoirs expérientiels de l’ensemble des acteurs de santé peuvent relever les défis de nos systèmes de santé, Presses Académiques Francophones, Sarrebruck, Allemagne.

(3). Bourdieu (1972), Esquisse d’une théorie de la pratique, Genève 12, Librairie Droz « Travaux de Sciences Sociales ». Citation :  l’habitus est le produit du travail d’inculcation et d’appropriation nécessaire pour que ces produits de l’histoire collective que sont les structures objectives (e. g. de la langue, de l’économie, etc.) parviennent à se reproduire, sous la forme de dispositions durables, dans tous les organismes (que l’on peut, si l’on veut, appeler individus) durablement soumis aux mêmes conditionnements, donc placés dans les mêmes conditions matérielles d’existences. », p. 282.

(4). Flora L. (2008), Le patient formateur auprès des étudiants en médecine : de l’approche historique, la contextualisation à l’intervention socio éducative, mémoire de Master Recherche en Sciences de l’éducation, Université Vincennes Saint Denis – Paris 8.

(5). Jouet E., Flora L. & Las Vergnas 0. (2010). « Construction et Reconnaissance des savoirs expérientiels ». Note de synthèse du N°, Pratique de formation : Analyses, N°58/59, Saint Denis, Université Paris 8, pp. 13-94.

(6). Thiery C., Flora L. (2004).  Internet au service des malades chronique », mémoire de sciences de l’éducation sépicalité « réseau numérique et technologies de communication, » DESU, Université Vincennes Saint Denis – Paris 8.

(7). Flora L. (2015), Un référentiel de compétences de patient : pourquoi faire ? Du savoir expérientiel des malades à un référentiel de compétences intégré : l’exemple du modèle de Montréal, Presses Académiques Francophones, Sarrebruck, Allemagne.

(8). Serres M. (2013), La petite poucette, Paris, Editions le Pommier.

(9). Morin E. (1977), La méthode 1, La nature de la nature, Paris, Le Seuil.

(10). Morin E. (1997), Comprendre la complexité dans les organisations de soins, (avec Jean-Louis Le Moigne), Lille, ASPEPS Éd.

(11). Le biopouvoir désigne ‘l’entrée des phénomènes propres à la vie de l’espèce humaine dans l’ordre du savoir et du pouvoir’, dans le champ des techniques politiques. » Foucault (1976, p.186) in Foucault M. (1976), La volonté de savoir, Paris, Gallimard.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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